Billet du 30.05.2026
Vol de la caisse contenant le billon de la paye des ouvriers d'Odet
Les circonstances rocambolesques du vol de la caisse contenant l'argent liquide servant à payer le personnel du moulin à papier d'Odet, d'après les comptes rendus dans les journaux locaux « L'Union Agricole », « L'Union Monarchique du Finistère » et « Le Finistère ».
On appelait cette bande « Les voleurs de Quimper » car pendant de nombreuses années ils écumèrent, sans se faire prendre, la région quimpéroise en commettant d'importants vols d'argent bien organisés. L'un d'entre eux était d'origine gabéricoise : Pierre Le Roy, né en 1857 à Guillihuec, de profession aide-agricole ou potier.
C'est grâce à lui que la bande, menée par un certain Pierre-Louis Motion, a pu commettre le vol par effraction à l'usine de fabrication de papier à Odet : « Le Roy, qui a travaillé pendant longtemps au moulin, savait que le paiement du personnel devait être effectué le 7 mai et il avait acquis la certitude que son oncle, charretier de l'usine y avait porté de Quimper, dans l'après-midi, le 6 mai, une caisse contenant le billon nécessaire à cette paie. ».
Le compte-rendu des assises détaille précisément leur méfait : « ils se couchèrent dans une allée d'arbres plantés le long du jardin et attendirent là jusqu'à minuit, heure à laquelle les ouvriers se relèvent au travail de l'usine. ». Avec l'aide d'un « ciseau à froid » de serrurier, ils réussissent à s'emparer et à ouvrir la caisse de la paye, mais échouent à ouvrir le coffre-fort.
On apprend que le montant de la paye de début de mois des ouvriers est de 280 francs en « billon » (menue monnaie). Cette somme ne couvre pas les indemnités d'une quinzaine, car l'entreprise compte 120 salariés au total à l'époque et le salaire moyen, d'un ouvrier homme est de l'ordre de 2,5 à 3 francs par jour. Certes femmes et enfants sont nombreux à travailler à Odet, mais l'équation semble improbable.
Dans les articles de journaux, pour désigner les propriétaires du moulin à papier, il est question soit de Madame ou de Monsieur Bolloré, soit de « Messieurs Bolloré, manufacturiers à Ergué-Gabéric ». Ceci s'explique d'une part par le fait que le premier dirigeant Bolloré, Jean-René, est décédé en 1881, et que sa veuve Eliza, née Le Marié et sœur du fondateur Nicolas Le Marié, a conservé la direction de l'entreprise jusqu'en 1891.Et d'autre part parce que le fils aîné, René-Guillaume Bolloré, travaille dans l'entreprise avec ses deux frères Charles et Léon sous la supervision de leur mère : « Après quelques années de tâtonnements et de collaboration, l'aîné des trois fils, toujours M. René, prit seul en main la direction. » (abbé Édouard André-Fouet), jusqu'à son décès en 1904.
Le vol est organisé après minuit, heure à laquelle les ouvriers de faction se relèvent au travail de l'usine : « Les personnes de la famille de Messieurs Bolloré qui habitaient au-dessus des appartements visités par les malfaiteurs n'avaient entendu aucun bruit. »
L'un des fils Bolloré participe au procès, le journal Le Finistère donnant ce témoignage : « M. Bolloré, interrogé au sujet du vol commis à son usine, déclare que Le Roy est venu, vingt-quatre heures après ce vol, lui demander de l'ouvrage. "C'est du cynisme, c'est inouï", fait remarquer le président. »
In fine les malfrats du vol du moulin à papier d'Odet n'ont pas échappé à un verdict relativement sévère de la cour d'assises de Quimper : 20 ans et 15 ans de travaux forcés pour les deux meneurs, et 5 ans de prison et d'interdiction de séjour pour leur complice gabéricois Pierre Le Roy.
Jean Moysan et Pierre-Louis Motion iront et décéderont au bagne de Guyanne, le premier le 5 mai 1900 (après deux tentatives d'évasion en 1891), le second le 27 novembre 1904 (après quatre évasions ratées en 1890, 1892 et 1894).
Après son emprisonnement et son divorce de son épouse Auffret, le potier Pierre Le Roy reviendra au pays et s'installera à Ergué-Armel en se mariant en 1905 avec la blanchisseuse Marie Anne Gouritin.
